Apprivoiser la solitude pour manger seul.e

Si lors de mes parenthèses les moments de solitude ont rarement été difficiles à affronter, les repas ont en revanche constitué les premières fois une épreuve.

Adolescente et étudiante, j’ai toujours fui les occasions de me retrouver seule face à mon assiette (j’ai très peu mangé à la cantine ou au resto u) et par la suite je ne sortais pas si je n’avais personne avec qui manger.

A quand remonte la dernière fois que vous avez mangé seul.e hors de chez vous ? Cela ne vous est jamais arrivé ? Alors vous faites partie de la grande majorité de gens pour qui manger seul.e est incongru ou n’est tout simplement pas envisageable pour tout un tas de raisons.

Qu’est-ce qui nous freine pour manger seul.e ?

Sortir au restaurant et partager son repas sont associés à la convivialité, surtout en France où la gastronomie et les moments passés à table sont constitutifs de notre culture (pratique qui est même classée au Patrimoine culturel immatériel de l’Unesco). Mais en vérité c’est la société, la religion et l’histoire qui nous enjoignent à manger avec quelqu’un, nos références n’intégrant pas le repas en solitaire. L’article de l’universitaire Estelle Masson « Culturellement, manger c’est manger ensemble » met en évidence la réprobation sociale à l’égard des mangeur.se.s solitaires en démontrant que dans les représentations, le fait de manger seul.e nous soustrait à la communauté.

Voilà pourquoi le regard des autres pèse aussi fort ; on peut aussi éprouver de la peur, de l’angoisse de la gêne voire de la honte face à la solitude lorsque l’on n’y est pas accoutumé.e, et des idées du genre « on va croire que je suis bizarre, que je n’ai pas d’amis ou avoir pitié de moi » peuvent nous traverser l’esprit.

Apprivoiser la solitude, lors d’un repas ou autre moment que l’on partage habituellement avec quelqu’un, nécessite donc de s’affranchir du regard des autres (mais en vérité la plupart des gens se fichent royalement de nous), d’accepter de passer ce moment sans converser, de garder pour soi l’émerveillement ou la critique, de ne pas partager les goûts voire l’assiette (je suis de celles qui ont du mal à partager leur dessert alors ça m’arrange bien !).

Si individuellement on parvient à se libérer de ces freins, la société quant à elle accepte encore assez mal cette solitude à table, enfin surtout celle des femmes. Car les hommes qui mangent seuls semblent beaucoup plus admis et restent majoritaires (rien que ceux qui sont contraints par des déplacements professionnels). Lucie Azema écrit ainsi dans son formidable livre Les femmes aussi sont du voyage « Il existe une réelle difficulté à admettre qu’une femme puisse consentir, de manière pleine et entière, à sa solitude. Cette réticence fait de la femme seule un être étrange, sur lequel la société jette un regard empreint de suspicion : elle est incomplète. […] La solitude est socialement inacceptable pour une femme : il y a forcément une absence, un vide à combler. »

Pour certain.e.s, ce regard social peut provoquer la solomangarephobie, la peur de manger seul.e en public. Et oui, il existe même un mot pour cela !

 

Mais finalement ces sentiments peuvent aussi naître en allant seul.e au cinéma, à une exposition ou à toute activité.

Manger seul.e relève donc d’un défi voire d’une subversion et l’autrice évoque également la nécessité pour les femmes de reconquérir l’espace public en commençant par les rues et les routes. Mais en vérité le simple fait de s’installer seule à la table d’un café ou d’un restaurant est déjà un acte engagé.

Dessin de @lauragiraud_illustration, 27 janvier 2021

Et lorsque l’on parvient à affirmer son envie, on peut enfin découvrir et profiter des bienfaits de manger seul.e.

Déjeuner en paix

Vous l’avez sans doute déjà expérimenté en mangeant chez vous (sauf si c’est en regardant la télé ou en faisant autre chose qui vous absorbe) : il est plus facile de savourer ce qu’il y a dans l’assiette, de prendre son temps et de suivre son appétit lorsque l’on mange seul.e. Cela ne signifie pas que c’est impossible en compagnie, mais la conversation peut détourner notre attention et nous couper de nos sensations.

Savourer un repas seul.e permet également de se ressourcer, de se mettre dans sa bulle, bercé.e par les conversations ou les bruits extérieurs (même si ce n’est pas toujours facile de les faire passer à l’arrière-plan). Alors, les sensations sont décuplées, on observe attentivement le lieu et les gens, on déguste visuellement et gustativement son plat : on vit pleinement l’instant, une expérience de pleine conscience sans s’en rendre compte.

Apprivoiser la solitude permet donc de prendre conscience de ses propres envies (j’ai faim ? de quoi ai-je vraiment envie ?), de se faire passer (pour une fois) en premier, de voir que l’on peut exister sans le regard et les goûts des autres. C’est en ménageant des moments seul.e avec soi-même, ne serait-ce qu’en savourant dans le calme une tasse de café ou de thé à l’extérieur de chez soi, que l’on cultive les petits plaisirs et que l’on peut redéfinir ses priorités. Ce n’est pas égoïste : c’est souvent salvateur.

Si vous êtes loin de pouvoir l’envisager, c’est sans doute en identifiant les freins que vous pourrez trouver comment les lever.

Demandez-vous ce qui vous bloque : Est-ce le regard des autres ? Est-ce la peur de s’ennuyer ? Ou encore la culpabilité de s’offrir ces moments seul.e ?

Ce qui est sûr c’est qu’il faut y aller étape par étape, en commençant par exemple par un verre ou un café dans un endroit que vous aimez bien, puis un lieu que vous ne connaissez pas etc.

Si le regard des autres vous pèse vous pouvez demander à être placé.e au comptoir, ou à un endroit où vous pourrez manger dos à la salle. Sinon vous pouvez inverser les rôles et observer les autres en s’imaginant leur vie : j’aime beaucoup faire ça et j’avoue que parfois mes oreilles captent des bribes de conversations.

Pour contrer la peur de s’ennuyer (et ne pas céder à la facilité de passer le repas les yeux rivés sur son smartphone), vous pouvez emporter un livre ou un magazine. Ou encore jouer au client mystère avec un petit carnet pour noter vos ressentis, le récit de votre journée de parenthèse ou tout autres choses qui vous donneront une contenance et permettront de combler les temps morts où vous craignez l’ennui.

Enfin il faut admettre que de se retrouver seul.e pour manger ne convient pas forcément à tout le monde. Lorsque l’inconfort est trop grand, que la solitude pèse vraiment trop, qu’au bout de quelques tentatives courageuses on n’apprécie toujours pas la situation, il est inutile de s’infliger davantage de désagrément. Je refuse la fameuse injonction à sortir de sa «  zone de confort », il n’y a rien de mal à savourer seul.e une bonne assiette de pâtes à son appartement ou un plateau repas dans sa chambre d’hôtel (mais vraiment non, je n’encourage pas les commandes Deliveroo).

Dessin de @lauragiraud_illutration, 15 juin 2020

Il semblerait qu’aujourd’hui la tendance inverse se manifeste : des études révèlent que plus d’un tiers des repas au restaurant (jusqu’à 50% pour le petit-déjeuner) se prendraient seul.e.s, et le nombre de mangeur.se.s solitaires ne cesse d’augmenter.

Face à ce phénomène, on observe que certains restaurateurs refusent les gens qui mangent seuls, car cela représente un manque à gagner (et oui, pourquoi accepter une personne alors que deux couverts rapportent plus ?) ; vous avez peut-être vu que cela s’est passé notamment à Barcelone à l’été 2023.

De toute évidence, manger seul.e est un sujet sensible.

Pour approfondir le sujet, je vous encourage vivement à écouter l’épisode 33 du podcast « Manger » dont le titre est Pourquoi avez-vous honte de manger seul.e ?


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