Conversation avec Lorraine : « Partir seule n’est pas forcément un choix »

Jeune femme déterminée et engagée, Lorraine est née et a passé une partie de son enfance à l’île de la Réunion, puis a grandi dans l’Est de la France. Après des études d’ingénieure statisticienne par alternance, elle a commencé très jeune sa vie professionnelle ce qui lui a permis de gagner rapidement son indépendance. Elle a aujourd’hui 28 ans et vit à Lille.

Si j’ai souhaité l’interroger sur son rapport au voyage et surtout à la parenthèse – le fait de partir quelques jours toute seule – c’est parce qu’elle s’est déjà échappée seule et j’aimerais qu’elle nous raconte comment elle en est arrivée à sauter le pas, les étapes et les freins éventuels de cette démarche.

(Julie) Bonjour Lorraine. Tout d’abord merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Je suis un peu stressée car c’est le premier entretien que je fais pour J’ouvre une parenthèse. Je précise pour les lectrices et lecteurs qu’on se connaît bien toutes les 2, ce qui se ressentira certainement à la lecture de nos échanges.

La première chose que je voulais te demander, c’est de remonter dans tes souvenirs, pour nous dire quel est ton plus ancien souvenir de voyage ou de séjour plus court.

(Lorraine) Le premier souvenir qui me vient, c’est le dernier voyage qu’on a fait à l’île Maurice avec les parents, frère et sœur, avant de quitter la Réunion. Ça devait être en 2004. Et il y a vraiment une scène qui m’avait marquée : on était trois avec ma sœur et un copain, et on s’est retrouvés sous la pluie tous les trois, à essayer de trouver un endroit pour se cacher. A chaque fois que je repense à ce voyage, je vois cette image-là, et ça me fait rire.

Donc tu avais neuf ans et tu as passé ensuite de nombreux séjours en famille. A partir de quand est-ce que tu as eu envie de partir ou décidé de partir seule ? Est-ce qu’il y a eu un élément déclencheur qui t’a poussée à franchir ce cap ?

Les premières fois où j’ai commencé à faire des choses toute seule, c’était quand j’étais étudiante à Metz, en 2015 je crois, où j’ai commencé à aller au restaurant toute seule, aller au cinéma toute seule. Et c’était dur, surtout d’aller au resto toute seule. En France c’est compliqué et dans ta ville d’autant plus [ je parle d’ailleurs pendant l’entretien de l’article que j’étais en train de rédiger : Apprivoiser la solitude pour manger seul.e ndlr]. Mais non je ne pense pas qu’il y ait eu un élément déclencheur.

Puis je suis partie deux mois au Danemark pour faire mon stage en 2017. Donc je me suis retrouvée seule avec moi-même, dans un pays que je ne connaissais pas, dans une coloc. C’était horrible vraiment, je n’étais pas du tout à mon aise. Et en fait, je me suis dit : quitte à être au Danemark, autant kiffer. Et parce que les pays scandinaves ça m’a toujours attirée, on n’en entend que du bien, etc., je suis allée un week-end à Stockholm, un week-end à Oslo et un week-end à Helsinki. Tout ça étalé sur les deux mois.

Et j’ai beaucoup aimé ! C’était un peu stressant au début, parce que forcément j’avais vingt et un ans à l’époque, je découvrais la vie toute seule, j’étais en auberge de jeunesse, dans la plupart des cas en auberge de jeunesse mixte en plus de ça, donc je n’étais pas forcément très à l’aise, mais ça s’est très bien passé.

Il y a aussi le fait aussi que je sois célibataire, ça pousse à partir toute seule, parce que je ne vais pas attendre mes potes pour faire des trucs, c’est toujours compliqué de trouver des agendas qui concordent. Donc ce n’est pas vraiment un choix au premier abord de partir toute seule. C’est un peu par contrainte parce que je n’ai pas envie de m’empêcher de faire des trucs.

C’est courageux !  Il y en qui qui se diraient « ben non je ne veux pas partir toute seule parce que ça me gâcherait le voyage, ce serait moins bien » donc ils s’interdisent complètement. Toi au moins, même si tu aimerais pouvoir le partager, tu le fais quand même.

J’arrive à être indépendante, mais partir en voyage toute seule et réussir à l’apprécier c’est plus compliqué parce que tu n’as pas ce côté où tu partages en temps réel.

C’est pour ça que je défends l’idée de la parenthèse, parce que c’est un temps court, tu trouves la durée qui te convient pour justement ne pas souffrir de cette solitude. Parce qu’il y a un moment où c’est un peu dur de l’apprécier réellement, d’autres où tu l’apprécies et tu savoures vraiment ces moments en étant seule mais il y a des limites. Et je pense que celles et ceux qui font des voyages seul.e.s ne tombent peut-être pas trop là-dedans, parce que, justement, ils rencontrent d’autres gens qui voyagent, et finalement il y a plein de moments où ils ne sont pas seul.e.s. Donc, c’est ce curseur qu’il faut trouver, retrouver des gens et apprécier de nouveau de sortir de la solitude.

C’est un peu ce que j’avais fait en Corse : j’étais partie trois jours toute seule, puis j’avais un mariage, puis j’avais de nouveau trois jours toute seule et de nouveau j’avais deux jours avec mes potes. Mais en même temps c’était frustrant parce que je n’avais finalement pas assez profité, j’avais prévu de faire plein de trucs, parce que j’avais peur de m’ennuyer, de me retrouver seule avec moi-même. Alors qu’en vivant seule j’ai l’habitude d’être dans ma bulle. Et c’est peut-être là où j’ai encore un pas à franchir.

Ce n’est pas évident. Et c’est pour ça je pense que beaucoup s’empêchent de le faire. Parce que ce n’est pas toujours confortable. Certains préfèrent l’éviter et se dire : « Je ne pars pas parce que je ne saurais pas gérer, je ne veux pas affronter ça. » Et c’est dommage. Pour en arriver à partir très jeune toute seule dans des pays étrangers, tu as quand même fait tout de suite le grand saut ! Ce qui m’amène à te demander : est-ce qu’il y a une personne de ton entourage ou des personnalités voyageuses, célèbres ou moins célèbres, qui t’ont inspirée ou ouvert la voie ?

Pas vraiment, pas de personnalité voyageuse en tant que tel. Quand j’ai lu la question, j’ai directement pensé à toi forcément [émotion] et même à ma maman, parce que vous êtes toutes les deux des femmes en couple, posées, mais qui avez eu besoin de vous retrouver et de vous dire : j’ai aussi besoin de vivre pour moi.

Et c’est là que je me suis dit : mais en fait, ce n’est pas si mal de partir toute seule. Même si je suis jeune, célibataire, je m’en fiche, il y a des gens qui le font, je peux le faire. Donc c’est plus mon entourage proche que des figures de grandes voyageuses.

C’est peut-être parce que ce n’est pas très développé. Il y a des figures de grandes voyageuses, des personnalités, moi je pense toujours à Alexandra David-Neel par exemple, mais les femmes ont souvent été invisibilisées dans le voyage. Donc c’est difficile de s’identifier.

Non on n’en parle pas beaucoup et c’est marrant parce qu’à chaque fois, quand je publie sur Instagram, je mets bien en avant « je pars solo », parce que ça peut montrer la voie à d’autres gens. Et j’ai une copine qui me disait quand je suis rentrée de Corse « C’est trop bien, tu arrives à faire des choses toute seule, à partir toute seule, t’es trop courageuse. » Ça m’a fait vachement plaisir et je me dis que peut-être, bientôt, elle l’aura aussi ce déclic de partir toute seule.

Oui c’est le message qui passe, c’est la raison de mon projet, je suis contente de voir que ça se répercute. Et puis, surtout, j’ai envie de dire : il n’y a pas d’âge.

Une fois que tu as osé, que t’apporte le fait de voyager seule ? Est-ce que cela te procure des sensations particulières ? Est-ce que ça t’apporte un regard différent sur toi-même ?

La première chose à laquelle je pense quand tu poses la question, c’est l’émerveillement. Quand je suis allée à Étretat toute seule, je suis arrivée, j’ai ouvert les yeux et j’ai fait « Wow ! ». Ça me l’a fait aussi en Corse, quand je suis arrivée toute seule et je me suis dit « C’est magnifique ». C’est vrai que les quelques fois où je suis partie avec des gens, je n’ai pas vécu du tout ce même émerveillement. Avec l’observation, c’est un aspect vraiment décuplé quand tu es toute seule.

Et aussi je me sens libre ! Si j’ai envie de me poser sur la plage, je me pose sur la plage ; si j’ai envie de boire une bière en terrasse et que les gens me regardent, je m’en fous, je prends ma bière en terrasse.

Et aujourd’hui je n’arrive pas à dire si j’arrive à me découvrir un peu plus. Le voyage à Étretat m’avait fait énormément de bien parce que j’avais vraiment pris le temps, je m’étais reconnectée avec moi-même ; je m’étais dit « ça, c’est bien, ça je n’aime pas. J’ai envie de faire la randonnée, mais en fait, peut-être que je n’en suis pas capable. » Et puis, finalement « Bon Lorraine, t’es toute seule, cette randonnée, tu vas la faire. » Et tu la fais, tu apprends que tu peux te dépasser, même si c’est peut-être beaucoup de dire ça, mais c’est un petit dépassement de moi-même à certains moments.

Et Il y a le fait d’aimer, d’apprécier être seule aussi.

Oui, tu as laissé de la place pour le dialogue intérieur ce que tu n’as pas forcément le temps de faire dans la vie quotidienne.

Oui c’est un peu ça. Je ne pense pas que je le refuse, mais je veux moins laisser la place à mon dialogue intérieur quand je suis dans ma vie de tous les jours, parce que sinon je rumine, je réfléchis trop et ça me prend la tête ; alors que quand t’es en vacances, en parenthèse, solo, tu n’as que ça, entre guillemets, à faire. Donc je suis plus à même de le faire à ce moment-là.

Et est-ce que tu ressens la puissance que ça peut faire émerger en toi ? De te dire « le regard des autres je m’en fiche », sentir la force que cela procure ?

Quand je suis toute seule, je me sens légère et je fais ce dont j’ai envie. J’ai envie de faire une sieste à 14h, je m’en fous, je la ferai. J’ai envie de faire la rando à 18h, je vais la faire. Il n’y a rien d’écrit, il n’y a pas de rythme. Même si en vacances en général il n’y a pas de rythme, là en vacances ou en week-end toute seule et sans personne tu fais vraiment ce dont tu as envie, tu ne réfléchis pas.

La question suivante je me la pose également à moi-même. Selon toi, est-ce que le fait d’être une femme rend la parenthèse plus difficile ? (regard des autres, peurs intériorisées?) Est-ce que tu as vécu une situation qui aurait pu remettre en cause ta parenthèse ?

Alors je n’ai pas vécu de situation problématique qui aurait pu remettre en cause mon envie de faire des choses toute seule, heureusement, je touche du bois. Même en Corse, il y a peut-être une fois où j’aurais pu avoir peur : je me suis retrouvée au fin fond de l’île à chercher mon Airbnb et en fait ce sont deux femmes qui m’ont accueillie. Je me suis dit « génial, trop bien, la vie est belle ».

Pour répondre à la première partie de la question, je dirais la peur de se faire emmerder. Je n’aime pas ce mot parce qu’il cache plein de trucs. Et c’est une peur un peu irrationnelle, parce que je suis allée en Norvège, à Oslo, à Stockholm, au Danemark ou en Corse et je ne me suis jamais sentie en danger. Il y a même plus de fois à Lille où je me sens en danger, chez moi, qu’en vacances.

C’est ce que dit Lucie Azema dans son livre Les femmes aussi sont du voyage.  En fait, on veut nous faire rester chez nous, donc on nous agite ces peurs-là, alors que statistiquement, les violences contre les femmes sont les plus fortes à l’intérieur du foyer et le harcèlement de rue peut se manifester au bas de sa rue en rentrant le soir.

Effectivement, le regard des autres c’est le plus compliqué à gérer. Parce que même si je suis indépendante, que je vis ma vie, quand on me dit : « Ah mais tu pars toute seule ! » – et on m’a posé la question deux fois, les deux dernières fois où je suis partie toute seule – en fait, je ne sais pas si ça m’énerve ou ça me fait du mal, mais « Ouais je pars toute seule : et alors ? » « Est-ce que j’ai vraiment besoin de le justifier ? Et si c’était un homme est-ce que vous poseriez la question ? »

Est-ce que tu aurais à partir de ton vécu des destinations à recommander à faire seule et, à l’inverse, que tu déconseillerais ?

Moi je conseille vraiment Stockholm, j’ai adoré cette ville. Je l’ai trouvée belle, j’ai trouvé les Suédois relativement agréables ; pourtant les gens en Scandinavie ne sont pas forcément les plus chaleureux (rires). C’est une ville à taille humaine, il y a plein de trucs à faire toute seule. J’avais fait une balade en bateau dans les fjords, j’avais fait plein de musées aussi.

Et après la Corse (rires), c’est vraiment mon coup de cœur. Étretat aussi j’ai vraiment beaucoup aimé. C’était hors période scolaire, il n’y avait pas la foule. C’est vraiment la première destination que j’ai faite seule et où j’ai kiffé et souri du début à la fin. Je n’avais pas de questions à me poser et c’est vraiment au top pour un premier voyage solo en France.

Et je n’aurais pas de destination à déconseiller. Je pense que je n’ai pas assez voyagé solo pour le dire.

As-tu des conseils pour d’autres voyageuses ? Est-ce qu’il y a un ou des objets qu’il faudrait selon toi avoir avec soi quand on part en parenthèse ?

Alors oui, moi c’est très pragmatique : une grande gourde d’eau, parce que ça, c’est vraiment trop pratique. Et une serviette de plage pour pouvoir s’asseoir partout.

Parce qu’à Étretat, je me baladais sur les falaises, je n’avais pas de serviette malheureusement, mais je mettais mon k-way par terre et je me posais les yeux face à la mer, et j’ai fait ça quasiment tous les jours : c’était le meilleur.

Nous arrivons à la fin, alors je te pose la dernière question, pour se projeter dans l’avenir : est-ce que tu sais déjà où te mènera ta prochaine parenthèse ?

Déjà, j’aimerais aller à Amsterdam ou Londres, soit toute seule, soit avec des gens, je ne sais pas encore. Peut-être pas Londres, parce que je ne suis tellement pas bilingue que j’ai toujours un peu peur qu’on ne me comprenne pas.

Et ensuite, c’est un vrai défi personnel que j’ai envie de me fixer : j’aimerais réussir à aller en Norvège, aux îles Lofoten. Et j’ai vu qu’il y avait des trajets en train ; bon ça prend 24h solo de train, c’est long. Et ce serait deux semaines, pour rentabiliser le voyage, donc deux semaines toute seule, je ne suis pas sûre d’y arriver. Peut-être faire une partie voyage toute seule et avoir des copains qui me rejoignent, il faudrait trouver un juste milieu.

Et bien c’est prometteur ! Un grand merci Lorraine pour cet échange et bonne continuation.

Avec grand plaisir.


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